Maston.

La fortune de cette veuve était très considérable. Non qu’elle fût riche comme les Gould, comme les Mackay, les Vanderbilt, les Gordon Bennett, dont la fortune dépasse le milliard, et qui pourraient faire l’aumône à un Rothschild! Non qu’elle possédât trois cents millions comme Mrs Moses Carper, deux cents millions comme Mrs Stewart, quatre- vingts millions comme Mrs Crocker, ­ trois veuves, qu’on se le dise! ­ ni qu’elle fût riche comme Mrs Hammersley, Mrs Helly Green, Mrs Maffitt, Mrs Marshall, Mrs Para Stevens, Mrs Mintury et quelques autres! Toutefois, elle aurait eu le droit de prendre place à ce mémorable festin de Fifth-Avenue Hôtel, à New-York, où l’on n’admettait que des convives cinq fois millionnaires. En réalité, Mrs Evangélina Scorbitt disposait de quatre bons millions de dollars, soit vingt millions de francs, qui lui venaient de John P. Scorbitt, enrichi dans le double commerce des articles de mode et des porcs salés. Eh bien! cette fortune, la généreuse veuve eût été heureuse de l’utiliser au profit de J.-T. Maston, auquel elle apporterait un trésor de tendresse plus inépuisable encore.

Et, en attendant, sur la demande de J.-T. Maston, Mrs Evangélina Scorbitt avait volontiers consenti à mettre quelques centaines de mille dollars dans l’affaire de la _North Polar Practical Association_, sans même savoir ce dont il s’agissait. Il est vrai, avec J.-T. Maston, elle était assurée que l’oeuvre ne pouvait être que grandiose, sublime, surhumaine. Le passé du secrétaire du Gun-Club lui répondait de l’avenir.

On juge si, après l’adjudication, lorsque la déclaration de command lui eut appris que le Conseil d’administration de la nouvelle Société allait être présidé par le président du Gun- Club, sous la raison sociale Barbicane and Co, elle dut avoir toute confiance. Du moment que J.-T. Maston faisait partie de « l’and Co », ne devait-elle pas s’applaudir d’en être la plus forte actionnaire?

Ainsi, Mrs Evangélina Scorbitt se trouvait propriétaire ­ pour la plus grosse part ­ de cette portion des régions boréales, circonscrites par le quatre-vingt-quatrième parallèle. Rien de mieux! Mais qu’en ferait-elle, ou plutôt, comment la Société prétendait-elle tirer un profit quelconque de cet inaccessible domaine?

C’était toujours la question, et si, au point de vue de ses intérêts pécuniaires, elle intéressait très sérieusement Mrs Evangélina Scorbitt, elle intéressait le monde entier au point de vue de la curiosité générale.

Cette femme excellente ­ très discrètement d’ailleurs ­ avait bien tenté de pressentir J.-T. Maston à ce sujet, avant de mettre des fonds à la disposition des promoteurs de l’affaire. Mais J.-T. Maston s’était invariablement tenu sur la plus grande réserve. Mrs Evangélina Scorbitt saurait bientôt de quoi il « retournait », mais pas avant que l’heure fût venue d’étonner l’univers en lui faisant connaître le but de la nouvelle Société!…

Sans doute, dans sa pensée, il s’agissait d’une entreprise, qui, comme a dit Jean Jacques, « n’eut jamais d’exemple et qui n’aura point d’imitateurs, » d’une oeuvre destinée à laisser loin derrière elle la tentative faite par les membres du Gun-Club pour entrer en communication directe avec le satellite terrestre.

Insistait-elle, J.-T. Maston, mettant son crochet sur ses lèvres à demi-fermées, se bornait à dire :

« Chère mistress Scorbitt, ayez confiance! »

Et, si Mrs Evangélina Scorbitt avait eu confiance « avant », quelle immense joie éprouvât-elle « après », lorsque le bouillant secrétaire lui eut attribué le triomphe des États-Unis d’Amérique et la défaite de l’Europe septentrionale.

« Mais ne puis-je enfin savoir maintenant?… demanda-t- elle en souriant à l’éminent calculateur.

— Vous saurez bientôt! » répondit J.-T. Maston, qui secoua vigoureusement la main de sa coassociée ­ à l’américaine.

Cette secousse eut pour effet immédiat de calmer les impatiences de Mrs Evangélina Scorbitt.

Quelques jours plus tard, l’Ancien et le Nouveau Monde ne furent pas moins secoués, ­ sans parler de la secousse qui les attendait dans l’avenir ­ lorsque l’on connut le projet absolument insensé, pour la réalisation duquel la _North Polar Practical Association_ allait faire appel à une souscription publique.

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