— Et moi, que de quinze krones, dit le Danemark.

— Eh bien, répondit le major Donellan, d’un ton dans lequel on sentait toute cette dédaigneuse attitude si naturelle à la Grande-Bretagne, ce sera donc à votre profit que l’acquisition sera faite, messieurs, car l’Angleterre ne peut y mettre plus d’un shilling six pence! » [Note 2: Le rixdaler = 5 fr. 21; le rouble = 3 fr. 92; le kronor = 1 fr. 32; le krone = 1 fr. 32; le shilling = 1 fr. 15.]

Et, sur cette déclaration ironique, finit la conférence des délégués de la vieille Europe.

III

Dans lequel se fait l’adjudication des régions du pôle arctique.

Pourquoi cette vente allait-elle s’effectuer, le 3 décembre, dans la salle ordinaire des Auctions, où, d’habitude, on ne vendait que des objets mobiliers, meubles, ustensiles, outils, instruments, etc., ou des objets d’art, tableaux, statues, médailles, antiquités? Pourquoi, puisqu’il s’agissait d’une licitation immobilière, n’était-elle pas faite soit par-devant notaire, soit à la barre du tribunal, institué pour ce genre d’opération? Enfin, pourquoi l’intervention d’un commissaire-priseur, lorsqu’on poursuivait la mise en vente d’une partie du globe terrestre? Est-ce que ce morceau de sphéroïde pouvait être assimilé à quelque meuble meublant, et n’était-ce pas tout ce qu’il y avait de plus immeuble au monde?

En effet, cela paraissait illogique. Pourtant, il en serait ainsi. L’ensemble des régions arctiques devait être vendu dans ces conditions, et le contrat n’en serait pas moins valable. Et, au fait, cela n’indiquait-il pas que, dans la pensée de la _North Polar Practical Association_, l’immeuble en question tenait également du meuble, comme s’il eût été possible de le déplacer. Aussi, cette singularité ne laissait-elle pas d’intriguer certains esprits éminemment perspicaces ­ très rares, même aux États-Unis.

D’ailleurs, il existait un précédent. Déjà une portion de notre planète avait été adjugée dans une salle des Auctions, par l’entremise d’un commissaire-priseur aux enchères publiques. En Amérique précisément.

En effet, quelques années avant, à San Francisco de Californie, une île de l’Océan Pacifique, l’île Spencer, [Note 3: Voir L’École des Robinsons du même auteur.] fut vendue au riche William W. Kolderup, battant de cinq cent mille dollars son concurrent J. R. Taskinar, de Stockton. Cette île Spencer avait été payée quatre millions de dollars. Il est vrai, c’était une île habitable, située à quelques degrés seulement de la côte californienne, avec forêts, cours d’eau, sol productif et solide, champs et prairies susceptibles d’être mis en culture, et non une région vague, peut-être une mer couverte de glaces éternelles, défendue par d’infranchissables banquises, et que très probablement personne ne pourrait jamais occuper. Il était donc à supposer que l’incertain domaine du Pôle, mis en adjudication, n’atteindrait jamais un prix aussi considérable.

Néanmoins, ce jour-là, l’étrangeté de l’affaire avait attiré, sinon beaucoup d’amateurs sérieux, du moins un grand nombre de curieux, avides d’en connaître le dénouement. La lutte, en somme, ne pouvait être que très intéressante.

Au surplus, depuis leur arrivée à Baltimore, les délégués européens avaient été très entourés, très recherchés ­ et, bien entendu, très interviewés. Comme cela se passait en Amérique, rien d’étonnant que l’opinion publique fût surexcitée au plus haut point. De là, des paris insensés ­ forme la plus ordinaire sous laquelle se produit cette surexcitation aux États-Unis, dont l’Europe commence à suivre volontiers le contagieux exemple. Si les citoyens de la Confédération américaine, aussi bien ceux de la Nouvelle- Angleterre que ceux des États du centre, de l’ouest et du sud, se divisaient en groupes d’opinions différentes, tous, évidemment, faisaient des voeux pour leur pays. Ils espéraient bien que le Pôle nord s’abriterait sous les plis du pavillon aux trente-huit étoiles. Et, cependant, ils n’étaient pas sans éprouver quelque inquiétude. Ce n’était ni la Russie, ni la Suède-Norvège, ni le Danemark, ni la Hollande, dont ils redoutaient les chances peu sérieuses.

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