C'étaient des Kirghis, au visage plat comme celui des Kalmouks, revêtus de cottes de mailles, les uns portant la lance, l'arc et les flèches de fabrication asiatique, les autres maniant le sabre, le fusil à mèche et le «tschakane», petite hache à manche court qui ne fait que des blessures mortelles. C'étaient des Mongols, taille moyenne, cheveux noirs et réunis en une natte qui leur pendait sur le dos, figure ronde, teint basané, yeux enfoncés et vifs, barbe rare, habillés de robes de nankin bleu garnies de peluche noire, cerclés de ceinturons de cuir à boucles d'argent, chaussés de bottes à soutaches voyantes, et coiffés de bonnets de soie bordés de fourrure avec trois rubans qui voltigeaient en arrière. Enfin on y voyait aussi des Afghans, à peau bistrée, des Arabes, ayant le type primitif des belles races sémitiques, et des Turcomans, avec ces yeux bridés auxquels semble manquer la paupière,--tous enrôlés sous le drapeau de l'émir, drapeau des incendiaires et des dévastateurs.

Auprès de ces soldats libres, on comptait encore un certain nombre de soldats esclaves, principalement des Persans, que commandaient des officiers de même origine, et ce n'étaient certainement pas les moins estimés de l'armée de Féofar-Khan.

Que l'on ajoute à cette nomenclature des Juifs servant comme domestiques, la robe ceinte d'une corde, la tête coiffée, au lieu du turban, qu'il leur est interdit de porter, de petits bonnets de drap sombre; que l'on mêle à ces groupes des centaines de «kalenders», sortes de religieux mendiants aux vêtements en lambeaux que recouvre une peau de léopard, et on aura une idée a peu près complète de ces énormes agglomérations de tribus diverses, comprises sous la dénomination générale d'armées tartares.

Cinquante mille de ces soldats étaient montés, et les chevaux n'étaient pas moins variés que les hommes. Parmi ces animaux, attachés par dix a deux cordes fixées parallèlement l'une à l'autre, la queue nouée, la croupe recouverte d'un réseau de soie noire, on distinguait les turcomans, fins de jambes, longs de corps, brillants de poil, nobles d'encolure; les usbecks, qui sont des bêtes de fond; les khokhandiens, qui portent avec leur cavalier deux tentes et toute une batterie de cuisine; les kirghis, à robe claire, venus des bords du fleuve Emba, où on les prend avec l'«arcane», ce lasso des Tartares, et bien d'autres produits de races croisées, qui sont de qualité inférieure.

Les bêtes de somme se comptaient par milliers. C'étaient des chameaux de petite taille, mais bien faits, poil long, épaisse crinière leur retombant sur le cou, animaux dociles et plus faciles à atteler que le dromadaire; des «nars» à une bosse, de pelage rouge-feu, dont les poils se roulent en boucles; puis des ânes, rudes au travail et dont la chair, très-estimée, forme en partie la nourriture des Tartares.

Sur tout cet ensemble d'hommes et d'animaux, sur cette immense agglomération de tentes, les cèdres et les pins, disposés par larges bouquets, jetaient une ombre fraîche, brisée çà et là par quelque trouée des rayons solaires. Rien de plus pittoresque que ce tableau, pour lequel le plus violent des coloristes eût épuisé toutes les couleurs de sa palette.

Lorsque les prisonniers faits à Kolyvan arrivèrent devant les tentes de Féofar et des grands dignitaires du khanat, les tambours battirent au champ, les trompettes sonnèrent. A ces bruits déjà formidables se mêlèrent de stridentes mousquetades et la détonation plus grave des canons de quatre et de six qui formaient l'artillerie de l'émir.

L'installation de Féofar était purement militaire. Ce qu'on pourrait appeler sa maison civile, son harem et ceux de ses alliés, étaient à Tomsk, maintenant aux mains des Tartares.

Le camp levé, Tomsk allait devenir la résidence de l'émir, jusqu'au moment où il l'échangerait enfin contre la capitale de la Sibérie orientale.

La tente de Féofar dominait les tentes voisines. Drapée de larges pans d'une brillante étoffe de soie relevée par des cordelières à crépines d'or, surmontée de houppes épaisses que le vent agitait comme des éventails, elle occupait le centre d'une vaste clairière, fermée par un rideau de magnifiques bouleaux et de pins gigantesques.

Jules Verne
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