CHAPITRE VII.

L'ENTRÉE DU DÉTROIT DE DAVIS.

Pendant cette journée, _le Forward_ se fraya un chemin facile parmi les glaces à demi brisées; le vent était bon, mais la température très-basse; les courants d'air, en se promenant sur les ice-fields[1], rapportaient leurs froides pénétrations.

[1] Champs de glace.

La nuit exigea la plus sévère attention; les montagnes flottantes se resserraient dans cette passe étroite; on en comptait souvent une centaine à l'horizon; elles se détachaient des côtes élevées, sous la dent des vagues rongeantes et l'influence de la saison d'avril, pour aller se fondre ou s'abîmer dans les profondeurs de l'Océan. On rencontrait aussi de longs trains de bois dont il fallait éviter le choc; aussi le crow's-nest[1] fut mis en place au sommet du mât de misaine; il consistait en un tonneau à fond mobile, dans lequel l'ice-master, en partie abrité contre le vent, surveillait la mer, signalait les glaces en vue, et même, au besoin, commandait la manoeuvre.

[1] Littéralement _nid de pie_.

Les nuits étaient courtes; le soleil avait reparu depuis le 31 janvier par suite de la réfraction, et tendait à se maintenir de plus en plus au-dessus de l'horizon. Mais la neige arrêtait la vue, et, si elle n'amenait pas l'obscurité, rendait cette navigation pénible.

Le 21 avril, le cap Désolation apparut au milieu des brumes; la manoeuvre fatiguait l'équipage; depuis l'entrée du brick au milieu des glaces, les matelots n'avaient pas eu un instant de repos; il fallut bientôt recourir à la vapeur pour se frayer un chemin au milieu de ces blocs amoncelés.

Le docteur et maître Jonhson causaient ensemble sur l'arrière, pendant que Shandon prenait quelques heures de sommeil dans sa cabine. Clawbonny recherchait la conversation du vieux marin, auquel ses nombreux voyages avaient fait une éducation intéressante et sensée. Le docteur le prenait en grande amitié, et le maître d'équipage ne demeurait pas en reste avec lui.

«Voyez-vous, monsieur Clawbonny, disait Johnson, ce pays-ci n'est pas comme tous les autres; on l'a nommé la Terre-Verte,[1] mais il n'y a pas beaucoup de semaines dans l'année où il justifie son nom!

[1] Green Land.

--Qui sait, mon brave Johnson, répondit le docteur, si, au dixième siècle, cette terre n'avait pas le droit d'être appelée ainsi? Plus d'une révolution de ce genre s'est produite dans notre globe, et je vous étonnerais beaucoup en vous disant que, suivant les chroniqueurs islandais, deux cents villages florissaient sur ce continent, il y a huit ou neuf cents ans!

--Vous m'étonneriez tellement, monsieur Clawbonny, que je ne pourrais pas vous croire, car c'est un triste pays.

--Bon! si triste qu'il soit, il offre encore une retraite suffisante à des habitants, et même à des Européens civilisés.

--Sans doute! A Disko, à Uppernawik, nous rencontrerons des hommes qui consentent à vivre sous de pareils climats; mais j'ai toujours pensé qu'ils y demeuraient par force, non par goût.

--Je le crois volontiers; cependant l'homme s'habitue à tout, et ces Groënlandais ne me paraissent pas être aussi à plaindre que les ouvriers de nos grandes villes; ils peuvent être malheureux, mais, à coup sur, ils ne sont point misérables; encore, je dis malheureux, et ce mot ne rend pas ma pensée; en effet, s'ils n'ont pas le bien-être des pays tempérés, ces gens-là, faits à ce rude climat, y trouvent évidemment des jouissances qu'il ne nous est pas donné de concevoir!

--II faut le penser, monsieur Clawbonny, puisque le ciel est juste; mais bien des voyages m'ont amené sur ces côtes, et mon coeur s'est toujours serré à la vue de ces tristes solitudes; on aurait dû, par exemple, égayer les caps, les promontoires, les baies par des noms plus engageants, car le cap des Adieux et le cap Désolation ne sont pas faits pour attirer les navigateurs!

--J'ai fait également cette remarque, répondit le docteur; mais ces noms ont un intérêt géographique qu'il ne faut pas méconnaître; ils décrivent îes aventures de ceux qui les ont donnés; auprès des noms des Davis, des Baffin, des Hudson, des Ross, des Parry, des Franklin, des Bellot, si je rencontre le cap Désolation, je trouve bientôt la baie de la Mercy; le cap Providence fait pendant au port Anxiety, la baie Repulse[1] me ramène du cap Éden, et, quittant la pointe Turnagain,[2] je vais me reposer dans la baie du Refuge; j'ai là, sous les yeux, cette incessante succession de périls, d'échecs d'obstacles, de succès, de désespoirs, de réussites, mêlés aux grands noms de mon pays, et, comme une série de médailles antiques, cette nomenclature me retrace toute l'histoire de ces mers.

Jules Verne
French Authors
Jules Verne Book Shop
Science Fiction Books

All Pages of This Book
Jules Verne in French
20000 Lieues Sous Les Mers Part 01
20000 Lieues Sous Les Mers Part 02
Autour de la Lune
Aventures Du Capitaine Hatteras 01
Aventures Du Capitaine Hatteras 02
Cinq Semaines En Ballon
De la Terre à la Lune
Keraban Le Tetu, Vol. I
Keraban Le Tetu, Vol. II
Le Château des Carpathes
Le Docteur Ox
Le pilote du Danube
Les Cinq Cents Millions de la Begum
Les Indes Noires
Les Voyages Extraordinaires Michel Strogoff 01
Les Voyages Extraordinaires Michel Strogoff 02
Le Tour Du Monde En Quatre Vingts Jours
Robur le Conquerant
Sans dessus dessous
Voyage au Centre de la Terre
French Recipes